Les racines et les familles des mots russes : notions défigurées dans le Wiktionnaire dit russe

Valerik
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Les racines et les familles des mots russes : notions défigurées dans le Wiktionnaire dit russe

Message par Valerik »

Le lexicographe éminent russien M. Philippe Reiff (d'origine romande) a écrit dans la préface de son «Dictionnaire russe-français, dans lequel les mots russes sont classés par familles  ; ou Dictionnaire étymologique de la langue russe» :

«Toute langue a ses mots primitifs, ou radicaux, et ses mois dérivés. Le nombre des dérivés dans tout idiome est beaucoup plus considérable que celui des primitifs. Il suit de là que, pour apprendre fondamentalement une langue, la voie la plus sûre, la plus courte et la plus facile, c’est de remonter d’abord aux mots radicaux et à leur signification primitive, et de passer ensuite aux dérivés, dont les acceptions ne sont que des nuances de la signification des premiers. Présenter ainsi tous les mots d’une langue en les ramenant à leur forme radicale, faire connaître leur filiation et leur descendance en les classant par familles, c’est offrir en même temps et le moyen de les mieux graver dans la mémoire en ce qu'on les aura mieux compris, et celui de donner à de nouveaux dérivés toute la régularité qu’exige une langue bien faite. Telle est l’utilité des Lexiques où les mots, ramenés à leur origine primordiale, sont placés à la suite les uns des autres dans l’ordre de leur formation, et tel est le plan que j’ai suivi dans ce Dictionnaire étymologique de la langue russe...

Considérée dans son état actuel et sous le point de vue étymologique, la langue russe est composée de mots qui peuvent être rangés sous six classes différentes : 1) Les mots slavons, qui lui sont propres ainsi qu’au dialecte ecclésiastique, et dont plusieurs ont une grande affinité et une origine commune avec les termes sanscrits, persans, grecs, latins et allemands; 2) Les mots russes proprement dits, qui ne se retrouvent ni dans l’idiome de l’église, ni dans les autres dialectes slavons; 3) les mots grecs, qui, introduits dans le temps où la Russie embrassa le christianisme, sont pour la plupart relatifs aux objets du culte; 4) les mots tatares ou turcs, importés dans le temps de la domination des Mongols, ou empruntés antérieurement des nations de race tatare; 5) les mots latins, qui sont en très-petit nombre et qui désignent une vocation, un rang quelconque; 6) les mots allemands, français, anglais, hollandais, italiens, et d’autres, qui, empruntés des idiomes modernes de l’Occident, sont relatifs à la partie administrative, à l’art militaire, à la navigation, aux sciences, aux arts.

Parmi tous ces termes, les mots slavons sont ceux qui forment la majeure partie du vocabulaire de la langue russe. Ce sont les seuls aussi qui, sortis d’une souche déterminée, et formés sur des principes constants de dérivation, peuvent être soumis à une décomposition méthodique. Quant aux autres, qui ont été importés dans la langue russe tout faits, d’un seul jet, et que je qualifie, par rapport à l’étymologie, du nom de mots étrangers, si l’on veut les analyser, il faut, pour connaître d’après quels principes de dérivation ils sont composés, recourir à l’idiome d’où ils sont tirés. Ainsi, lorsqu’il se présente un de ces termes, je me contente de citer dans le Dictionnaire le mot de l’idiome auquel la langue russe a emprunté ce terme, c’est ce que j’appelle l’étymologie des mots; tandis que pour les termes slavons je donne, toutes les fois qu’il y a lieu, les mots primitifs et équivalents, sanscrits, persans, grecs, latins, allemands, arabes et hébreux, e’est ce que je nomme la comparaison des racines...

Les mots primitifs ou les racines de la langue slavonne-russe ne se montent guère qu’à environ seize-cents, et quelques-unes de ces racines ou souches sont si fécondes qu’elles ont produit jusqu’à 200 et même 250 tiges ou mots dérivés, qui tous conservent non-seulement la signification primordiale, mais aussi, presque sans altération, les lettres radicales du mot primitif...

Cette méthode de classer ainsi les mots d’une langue selon l’ordre de leur dérivation, offre de grands et précieux avantages. Présenter à la suite les uns des autres des mots de sens différents, comme dans les Lexiques ordinaires, c’est occuper la mémoire seule; l’esprit n’y est pour rien; tandis que donner à la fois tous les mots de la même famille, c’est occuper l’intelligence et fortifier la mémoire. Le lecteur, en cherchant un mot, apprend, sans le vouloir pour ainsi dire, une infinité de mots homogènes, dont les acceptions ne sont que des nuances les unes des autres, et qui ne diffèrent que par leurs désinences et leurs augments initiaux.»


J'ajouterais à l'avant-dernière phrase de cet extrait que donner à la fois tous les mots de la même famille, c'est faire comprendre, pas à pas, racine à racine, le code culturel et civilisationnel du peuple russe. Chaque mot primitif russe peut être considéré comme une vraie racine de tout un buisson à part de notions formant, dans leur ensemble, l'esprit collectif de la gent de la Russie. Ces liaisons profondes, sous-jacentes qui existent entre les mots russes semblant au premier abord n'avoir rien à voir l'un avec l'autre (et n'ayant bel et bien ce point commun dans d'autres langues), traduisent les relations entre différentes notions formant l'état d'esprit de la nation. Sans comprendre ces liaisons profondes entre les mots, donc entre les notions formulées dans l'espace russe au moyen de sa langue, un étranger ne comprendra jamais cette «âme russe».

Ceci dit, je ne peux que constater avec amertume que le Wiktionnare existant dit russe trahit cette qualité de la langue russe en défigurant ses termes mêmes de «racine» («корень» en russe) et, en conséquence, de «mots ayant une racine commune» (en russe «однокоренные слова»).

Au lieu de la racine du mot (la vraie, telle qu'elle est définie durant des siècles dans la majorité des dictionnaires de la langue russe) le Wiktionnaire dit russe, ce produit de la création collective d'une communauté des auteurs anonymes (tous prétendus lexicographes diplômés ?) présumée de ne pas être dirigée d'aucun centre, présente pour chaque mot la base formative d'un soi-disant «nid formant des mots» (pardon, je n'ai pas trouvé de terme français correspondant au terme russe «словообразовательное гнездо»). L'astuce consiste en ce que la racine primitive, la vraie, est divisée par les soins de cette communauté anonyme à plusieurs de ces «bases formatives d'un nid de mots», en fait des sous-racines dérivées de cette racine primordiale, tout en omettant toute liaison de ces sous-racines entre elles et avec la racine-mère.

Suite à cette défiguration de la notion de la racine des mots russes, ces «lexicographes anonymes du XXIe siècle», sans la moindre hésitation, ont éliminé pour de bon une autre notion en déroulant, très importante pour la langue russe et connue à tout russophone dès son enfance, à savoir des «mots ayant une racine commune» (en russe «однокоренные слова»). Cette notion est tout simplement bannie du Wiktionnaire dit russe. Au lieu de ce terme, complètement absent dans le Wiktionnaire dit russe on y voit les soi-disant «mots apparentés» (en russe «родственные слова»), terme inventé de toutes pièces, absent, jusqu'à la parution de ce produit collectif, dans la lexicographie russe authentique. En fait ce sont des mots ayant une sous-racine commune.

En tant qu'exemple j'ai dressé la liste des mots russes ayant la même racine «-прав-». Cette liste contient 519 mots (en bas de page, sous le titre «Слова с корнем -прав-»). Mais le Wiktionnaire dit russe, ayant divisé cette racine en 35 «nids formant les mots» dérivés (en haut de page, sous le titre «Словообразовательные гнёзда с корнем -прав-»), donne en tant que racine de chaque mot la base de formation de son propre «nid», à savoir pas seulement «-прав-», mais aussi «-правд-», «-справедлив-», «-праведн-», «-православ-», «-правл-», «-отправл-», «-переправ-», «-справ-», etc. Par exemple, pour le mot «правда» le Wiktionnaire donne la racine «-правд-» ; pour le mot «справедливость», la racine «-справедлив-».

Je ne sais pas qui a conçu et effectué cette opération de sabotage linguistique visant à désunir les élements principaux de la langue russe, à savoir les notions principales du code culturel et civilisationnel russe, mais je peux deviner à qui ça profite : à ceux qui auraient préféré voir désunie la Russie entière... À savoir obtenir ces mêmes 35 pays au lieu d'un seul, uni.
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