La Fédération russienne

Valerik
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La Fédération russienne

Message par Valerik »

Il serait grand temps de restituer dans la langue française le mot « russien ». L’introduction de ce mot qualifié à présent comme vieilli permettra d’éviter plusieurs malentendus liés à l’absence dans le français contemporain de traduction des mots courants russes « российский » (rossiïskiï), « россиянин » (rossiïanine) et de leurs dérivés dont la fréquence d’emploi dans la langue russe a augmenté énormément depuis 1991.

Consultons le Trésor de la langue française informatisé :

RUSSIEN, -IENNE, adj. et subst.
Vieilli. Synon. de russe (v. ce mot A 1 a). Peuple, prince, soldat russien. Nous ne sommes pas des Russiens accoutumés aux frimas scythiques pour hiverner ici jusqu’à demain matin, le derrière dans la neige (Gautier, Fracasse, 1863, p. 164).

− En compos.

♦ Grand-russien. (Celui, celle, ce) qui est de la Russie proprement dite (anciennement Grande Russie). Culture grande-russienne. Les Slaves ont aussi pénétré dans la zone des forêts vers l’Est et le Nord-Est (…); c’est là qu’on rencontre le type grand-russien, à la face carrée, aux membres épais, aux cheveux d’un blond roux, aux yeux brun-orange (Haddon, Races hum., trad. par A. Van Gennep, 1930, p. 124).

♦ Blanc-russien. (Celui, celle, ce) qui est de Biélorussie (anciennement Russie Blanche). Littérature blanc-russienne. Les débuts de l’activité littéraire des deux poètes dont les poèmes sont connus aujourd’hui de tous les Blancs-russiens, Koupala et Kolas, remontent à l’époque prérévolutionnaire (Arts et litt., 1936, p. 54-12).

♦ Petit-russien. (Celui, celle, ce) qui est d’Ukraine (anciennement Petite Russie). Pour aller inspecter les environs de la cabane (…) Ivan Sabakoff portait l’anorak avec une grâce, une coquetterie petites-russiennes (Cendrars, Dan Yack, Plan de l’Aiguille, 1929, p. 66).

Prononc.: [ʀysjε ̃], fém. [-jεn]. Étymol. et Hist. 1. 1575 ling. (A. Thevet, Cosmographie univ., in Cosmographie moscovite, 51 [Techener, 1858] ds Quem. DDL t. 26); 2. 1589 le terroir Russien (Du Bartas, II Sepmaine, 504). Dér. régr. du topon. Russie, v. russe; suff. -ien*. Bbg. Quem. DDL t. 26.

Actuellement on se contente de traduire ces mots rentrés en vigueur « российский/россиянин » (rossiïskiï/rossiïanine) comme « russe/Russe », ce qui pervertit le sens et induit souvent en erreur.

Parfois on recourt à la mutation de cet adjectif en substantif : « de Russie », mais souvent cela s’avère soit impossible, vu la construction de la phrase, soit incongru.

Un petit rappel linguistique, historique et culturel concernant l’emploi de ces mots en Russie
Dans le dictionnaire d’Ojegov :

РОССИЙСКИЙ, -ая, -ое. Относящийся к россиянам, к русским, а также к России, ее территории, внутреннему устройству, истории; такой, как у россиян, как у русских, как в России, Российская история. Российская Федерация. Р. флаг. Р. герб. Российские просторы. По-российски (нареч.).
РОССИЯНЕ, -ян, ед. -янин, -янина, м. I. То же, что русские (устар., обычно высок.). 2. Общее название населения России. II ж. россиянка, -и.
РУССКИЕ, -их, ед. -ий, -ото, м. Народ, составляющий основное коренное население России.
РУССКИЙ, -ая, -ое. 1. см. русские. 2. Относящийся к русскому народу, к его языку, национальному характеру, образу жизни, культуре, а также к России, ее территории, внутреннему устройству, истории; такой, как у русских, как в России. Р. язык (восточнославянской группы индоевропейской семьи языков). Русская философская мысль. Р. критический реализм Р. богатырский эпос. Русское деревянное зодчество. Русская крестьянская община. Русские народные песни. Р. романс. Русское гостеприимство. Русская кухня. Р. национальный костюм. Русская тройка. Русская зима. Русская рубашка (косоворотка). Р. рысак (порода лошадей). По-русски (нареч.). 4. Русским языком говорю кому (разг.) – раздраженное требование послушать, понять.
Les mots « россияне/россиянин/россиянка » (rossiïianié/rossiïianin’/rossiïianka) ont été en fait bannis en URSS (1922-1991), pays successeur de l’Empire russe – non, pas « russe », mais l’« Empire russien », car on disait « Российская империя » (Rossiïskaïa imperiïa), et pas du tout « Русская империя » (Rousskaïa imperiïa) – mais pays qui n’aimait guère se souvenir de cette succession et dont la population vue dans son intégralité a été baptisée « peuple soviétique » par les bolcheviks. (Curieusement, ce mot difforme « soviétique » ne s’employait qu’en tant qu’adjectif dans des locutions « советский народ » (sovietskiï narod’ – le peuple soviétique), « советские трудящиеся » (sovietskiïe troudiachtchiéssia – les travailleurs soviétiques), « советские законы » (sovietskiïe zakony – les lois soviétiques), « Советский Союз » (Sovietskiï Soyouz – l’Union Soviétique), etc., et jamais comme substantif désignant une nationalité, de sorte qu’il était très difficile, voire impossible, de répondre correctement à la simple question : « Qu’êtes-vous ? » (dans le sens de citoyenneté ou de nationalité en français), au lieu de quoi on était forcé de révéler son ethnie, russe ou autre, ou recourir au nom du pays : « Je suis de l’Union Soviétique », mais jamais « Je suis Soviétique »).

Ces mots « россияне/россиянин/россиянка » (rossiïanié/rossiïanine/rossiïanka) sont revenus triomphalement dans la langue russe depuis 1991 pour y occuper la place centrale ; mais le monde, y compris le monde francophone, ne s’en est pas rendu compte jusqu’à présent.

C’est pourquoi les mots correspondants « Russiens/Russien/Russienne » sont désormais fortement recommandés d’emploi dans la langue française. Il suffit de les retirer de cette catégorie « vieilli », vieillie à son tour (l’Histoire, c’est la spirale.)

Qui plus est, les mots « великоросс » (velikorosse), « великорусский » (velikorousskiï), « Малороссия » (Malorossiïa), « малоросс » (malorosse), « малорусский » (malorousskiï), « Новороссия » (Novorossiïa), « новороссийский » (novorossiïskiï) revenant, eux aussi, dans le vocabulaire russe en y prenant de plus en plus d’envergure, ils exigent donc chacun une traduction française plus exacte, sémantique, du type « Grand-russien, Blanc-russien, Petit-russien » (voir plus haut ces mots soi-disant « vieillis ») et pas « Vélikorusse, Biélorusse, Malorusse », monstres onomatopéiques inintelligibles.

Passons à l’adjectif « российский » (rossiïskiï), de nos jours très répandu en Russie, non moins que le mot « français » dans le monde francophone. En tout cas, de loin plus répandu que le mot « русский » (rousskiï).

Il devient de plus en plus incongru de continuer de le traduire comme « russe ». Les Français, qui aiment tant les maths, doivent enfin comprendre, que les mots « российский » et « русский » désignent deux ensembles différents. Le deuxième est un sous-ensemble du premier, une partie de cet ensemble. Certes une partie constituante unificatrice, la plus nombreuse, dont la langue est celle de l’État tout entier, mais de point de vue ethnique et étatique une partie quand même. De sorte que ces deux notions appellent à être traduites différemment.

Traduire cet adjectif comme « de Russie » peut parfois sauver la situation, mais pas toujours.

Prenons, par exemple, le point 2 de l’article 1er de la Constitution de la Fédération russienne (« russe » ou « de Russie », quoique les deux traductions soient fausses) :

« Наименования Российская Федерация и Россия равнозначны. »

À présent, on a l’habitude de traduire cette phrase comme suit :

« Les dénominations « Fédération russe » et « Russie » sont équivalentes. »

Ou :

« Les dénominations « Fédération de Russie » et « Russie » sont équivalentes. »

Ne parlons plus de la première version, c’est évidemment faux (la Fédération n’est pas seulement « russe »).

Mais la deuxième n’en devient guère plus sensée.

Du point de vue logique, une fédération de X ne peut pas être équivalente à X, X n’étant évidemment qu’une partie d’une fédération de X. C’est un alogisme.

Une fédération (ou une confédération) suppose au moins deux entités fédérées. Par exemple, la locution « Confédération suisse » peut paraître semblable à une « Fédération russe », mais seulement du premier abord. Car il n’y a pas de « cantons suisses » qui puissent avoir l’exclusivité du qualificatif de « suisse » à l’exclusion d’autres cantons de cette confédération ; le mot « suisse » n’est relatif qu’à la Confédération toute entière, et pas à une ou des entités quelconques dans son sein.

Donc on peut poser la question : « La Fédération de Russie, c’est en fait la Fédération dans laquelle se trouve la Russie, et qui d’autre ? » On ne peut pas être fédéré avec soi-même.

Tandis que la Fédération russienne se passera de ces questions. Il suffira de s’habituer.

On lira alors dans la Constitution :

« Les dénominations « Fédération russienne » et « Russie » sont équivalentes. »

(Publié pour la première fois à Stratpol.)
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